
Extrait de la correspondance de Climène Perrin et Guillaume Lambert lors de sa résidence sur l’île Amsterdam dans le cadre de l’Atelier des Ailleurs 5, coorganisé par les Terres australes et antarctiques françaises et la DAC Réunion.
Coucou Climène,
merci pour ton mail, je suis content que ces bribes d’écritures te parlent déjà. T’écrire m’aide à formuler déjà des premières scènes, des premiers fragments, de les tester. Je pense que ça peut t’aider pour ton article, moi ça peut m’aider par tes questions, ton regard en dehors, tes lectures, à mieux formuler ce que je cherche ou à voir des choses que je ne vois pas. Ne te censure pas, viens chercher ce dont tu as besoin pour écrire l’article et ta propre recherche. Pour le skype, ici la connexion est mauvaise, mais on peut s’appeler par contre. je suis limité à 2h par mois. L’oral peut aider à fouiller nos échanges, à préciser des points.
Concernant l’écriture à proprement parlé, l’écriture « finale » si ça existe, j’en suis encore bien loin. Généralement, le flow que j’arrive à trouver dans l’écriture arrive assez tardivement, après déjà beaucoup de lectures, d’improvisations au plateau, j’ai besoin de couvrir beaucoup de choses avant de me sentir suffisamment libre pour me laisser aller dans l’écriture, aussi pour connaître au mieux le contexte d’écoute et d’énonciation de mes mots. Je suis très sensible aux situations de théâtre, et c’est à partir d’une situation suffisamment robuste originale puissante que je me sens libre d’écrire et d’insérer mes mots. Mes mots et le reste de la mise en scène d’ailleurs. Mes mots et celleux des comédiennes et comédiens avec qui je travaille aussi. Donc pour l’instant rien de ce côté à t’envoyer. j’ai par contre tester sur le bateau des protocoles d’écriture autour du corps, j’ai arrêté depuis parce que ça me semble trop protocolaire justement, m’emmenant trop vers une performance froide et analytique. Mais je peux te l’envoyer, c’est intime effectivement. Il y a aussi mes notes de carnet que je pourrais t’envoyer.
Pour l’instant je n’ai pas trop de pistes sur ma/mes situations de jeu. En salle ? en extérieur ? à quelle occasion ? Dans le sens où la seule occasion de la sortie au théâtre ne me suffit pas, elle manque de puissance, de mystique et de popularité. C’est pour ça que j’ai travaillé sur une fête d’enterrement précédemment qui est à la fois un moment mystique de passage vers les morts, et un événement populaire, connu de tous.tes. Un événement qui fait arrêter les gens dans la rue quand il voit le corbillard qui passe. Une rumeur dans la ville avant même le début du spectacle. Ici je ne sais pas encore quel événement peut occasionner mes mots, ma présence, l’invitation d’un public. Une fête de retour ? une fête de départ ? un mariage ? une célébration/commémoration ? Qu’est-ce qui aurait cette capacité à faire arrêter les gens dans la rue ? à toucher au mystique, à être une forme populaire pratiquée par beaucoup ? je cherche.
je reviens de deux semaines à l’autre bout de l’île où j’ai accompagné une ornitho et deux gars de la rés nat dans leurs protocoles respectifs. ça m’a permis de mieux voir et comprendre l’action de la science d’un côté et de la réserve naturelle de l’autre. Je reviendrai là-dessus. L’autre bout de l’île, qu’on appelle entrecasteaux, est une bande de terre de 700m de long, coincée entre une falaise de verdure haute de 600m habitée par les albatros, et l’océan indien de l’autre côté. Là, à l’extrémité de la bande, il y a un rocher qui fait la taille d’une grande église, qui a dû tomber de la falaise et qui fait presqu’une île dans l’océan. On l’appelle la Cathédrale. Dans cette bande de terre pleine de vies et de morts, les mots sont rares et ils prennent tout d’un coup une importance forte, la toponymie raconte des histoires et densifient les lieux. En lisant les livres d’or dans la cabane, il y a une recrudescence d’adjectifs type sublime merveilleux magique, mais on est tous confrontés à la complexité de mettre des mots sur notre expérience pour laquelle on a aucune référence. Qu’est-ce que ça te dit un albatros ? un gorfou sauteur ? l’océan indien et ses vagues ?
La cathédrale donc, coller un mot réducteur face à cette roche et en même temps qui m’a permis de m’en rapprocher. Ce mot m’a plu dès le début parce qu’il instillait quelque chose de divin dans cette expérience, quelque chose en lien avec la magie aussi. Il m’a ramené aussi à quelque chose d’historique dans le sens d’histoire humaine, de moyenâgeux. Et de cette histoire-là à l’histoire de cette roche, sortie de sous terre, formée par le feu d’un volcan, puis refroidit par l’océan, et que j’observe maintenant dans sa lente érosion, qui l’amènera un jour vers la faille la plus proche, qui retournera sous terre pour redevenir magma et volcan à nouveau. Moi qui suis accolé à cette histoire géologique millénaire, qui me dépasse. Et en même temps, maintenant que nous changeons les ères géologiques, maintenant que nous avons une force géologique pour le meilleur et pour le pire qu’on appelle anthropocène, moi humain je finis par me rapprocher de cette pierre.
Ce mot m’a fait surgir beaucoup de références. j’ai repensé à Michelet sur lequel j’ai travaillé l’année dernière (d’où nos rencontres à la bibli de P8 armé de ses écrits). Il a pas mal écrit sur les cathédrales, et sur leurs constructeurs, « maîtres des pierres vives ». Ici mes souvenirs et mon regard m’ont permis de sentir cette vie. J’ai trouvé que c’était une cathédrale étonnamment contemporaine. En regardant la roche volcanique, j’ai pensé à Soulages, à son outrenoir, à regarder comment la lumière, les couleurs, les formes me faisaient vivre une expérience concrète, artistique, à nouveau sans construction humaine, si ce n’est par ce toponyme et tout l’univers qu’il charrie. J’ai pensé à la scène qu’on a écrit avec Zelda, qui raconte l’expérience de Michelet qui traverse la cathédrale de reims, où Zelda plaçait les éléments de la cathédrale dans la baie, la voute céleste, les arbres, le bâtiment désaffecté. En superposant un lieu fictif au lieu concret du jeu, il y avait quelque chose de littéralement magique, qui transfigurait le lieu autour de nous et qui incarnait le lieu fictif dont elle parlait. Surtout que dans l’expérience de michelet, c’est dans la cathédrale de Reims qu’il voit inscrit le symbole de la révolution. en incarnant cette cathédrale dans les arbres, le champ, la mer, le ciel, c’est ces forces non-humaines qui semblaient devenir la révolution, l’annoncer. C’est en tout cas ce que j’en ai senti.
La cathédrale c’est aussi notre dame en feu. Je t’envoie en pj un édito des cahiers qui m’avait pas mal marqué, sur la notion d’image-magie qui relie des choses déconnectées, là aussi, et sur le moyen-âge, l’apocalypse qui surgit dans notre modernité pour nous alerter que nous brûlons. Là aussi lien avec cette roche ignée d’entrecasteaux. J’ai pensé aussi au roman de ma sœur, tout ce qui brûle, que j’ai lu dans le bateau. Une autofiction sur son expérience du viol étant jeune et sa reconstruction. Qui finit le jour où notre dame a brûlé justement, et où son histoire se mêle à celle de la forêt-charpente qui brûle. Le thème de la forêt, des échardes plantées, revient régulièrement dans son roman jusqu’au brasier final. Cette cathédrale d’entrecasteaux m’a donc fait penser à ma sœur, à son incarnation dans le bois d’une cathédrale qui brûle.
Tous les jours je montais dans les colonies d’albatros pour travailler avec eux, de manière scientifique (écouvillons, prises de sang, mesures), pratiques assez invasives et humiliantes au final j’ai trouvé. Le soir j’ai lu les âmes sauvages de Nastassja Martin, sur les autochtones d’Alaska et ce désir qui nait avec les animaux qu’ils chassent, dont ils rêvent la nuit, ils parlent entre eux, ils pistent ils traquent ils sont fascinés par eux. Je me suis rendu compte que ce désir que je pensais trouver au contact avec les albatros s’est tourné en fait vers la cathédrale. Seul point de fuite concret, entre la terre et l’océan, qu’on voit de partout sur cette bande de terre, qui changent de couleurs dans la journée, ocre le matin, noir charbon le soir. Avec les deux autres gars on a fantasmé sur le fait de l’escalader, comme la rumeur des premières missions en fait mention, on en a parlé, on a imaginé un pacte pour ne pas que ça se sache car c’est dangereux, puis on s’est refusé à le faire par peur, cette cathédrale est difficilement « prenable ».
J’ai donc fini par proposer une manip artistique à côté de leurs manips. Reproduire une performance, celle d’Ana Mendieta, Burial Pyramid, où elle se filme enterrée sous des rochers qui dévalent une pente au fur et à mesure qu’elle respire. Un soir je suis allé au pied de la cathédrale, on a convenu d’un endroit avec samuel et geoffroy, de quelques indications (me recouvrir entièrement, un safeword comme dans le SM pour arrêter l’expérience). Puis je me suis mis nu, allongé au pied de la roche, et ils ont commencé à me recouvrir de pierres, d’abord les bras, les jambes, le torse, puis le visage. C’était silencieux, je fermais les yeux, tentant de respirer le minimum comme un mort, eux étaient autant appliqué que pour leurs manips où ils tuent rats et souris. J’ai rapidement pensé au bondage, l’idée du safeword m’y a amené. J’ai trouvé du plaisir à m’abandonner, à prendre conscience de mon corps tendu qui essaie de ne pas se faire mal de ne pas être comprimé par la pierre, puis l’acceptation d’être comprimé par elle, de s’abandonner à cette expérience où il n’y a que deux possibilités, accepter le poids des pierres ou tout arrêter. Le temps de recouvrement des pierres m’a fait penser à une expérience sexuelle, non pénétrante, non génitale d’ailleurs, enveloppante, à quatre, moi, deux assistants sexuels et la roche volcanique. Puis ils m’ont recouvert le visage, et là j’ai senti la pierre, son odeur fraiche, mes joues qui se déforment, ma vue qui s’oblitère, mon ouïe qui s’atténue, ma bouche qui se ferme. Là, l’expérience sexuelle a tournée plus clairement vers l’enterrement, la mort. Sam et Geo sont partis, me laissant une radio à 2-3m, inatteignable. Le sentiment du danger a monté. Le froid des pierres m’a pris, comme une contamination de leurs froids prenant de ma chaleur et inversement, quelque chose de plus morbide. Puis ma respiration plus forte, ventrale, qui fait tomber quelques pierres, le visage qui bouge, les bras, les mains qui sortent. Le corps qui doit se frayer un chemin vers le haut tandis que les pierres elles descendent en dessous du corps ou roule le long de la pente. Le corps plein de poussières, de terres, de petits cailloux, qui se lève, qui fume au vent.
La performance a duré moins de temps que prévu, cause du froid et de l’envie de pisser. Après je n’ai pas pu revenir de si tôt à la cabane, j’ai eu besoin d’écrire de me poser, puis de grimper un peu dans la cathédrale, à un endroit qui semble comme être une paume qui recouvre, qui accueille un humain. J’ai eu un élan de tendresse, j’ai eu besoin de me serrer contre la roche, pour retrouver ces sensations granuleuses sur mon corps, pour lui parler peut-être, ça m’a rappelé les enlacements qui suivent les relations sexuelles.
voilà ce qu’il en reste de cette expérience. Sur tes questions d’états de corps, de comment les transmettre, je ne sais pas trop quoi en faire pour le moment, on verra. est-ce qu’il faut les transmettre ? ou les vivre ? Est-ce qu’il ne faut pas utiliser les moyens du théâtre plutôt que le simple récit ? Ou bien jouer avec l’écart à nouveau, c’est-à-dire l’artisanat du théâtre qui se sert des bouts de ficelles, de tout ce qui est à portée de main pour évoquer la cathédrale de reims par exemple.
je t’ai parlé du livre de ma sœur, plus largement de son expérience qui me suit beaucoup depuis novembre où nous avons beaucoup échangé dessus, le fait de lire ce livre aussi sur le bateau m’a fait tracer aussi quelque chose de fort entre ce voyage et son expérience. Mon expérience avec la cathédrale m’a fait penser que si ma sœur se lie au thème de la forêt, j’ai quelque chose de mon côté avec la roche, la montagne, le volcan. Quelque chose qui me lie à l’histoire de mon corps (jai failli mourir en montagne une fois, dont je garde des douleurs chroniques aux genoux), à l’histoire géologique-anthropocène, et à ma sœur du coup. Ce sont des intuitions pour le moment, à développer, mais qui m’aident à faire synthèse. C’est-à-dire spectacle et écriture.
Tu parles de dépasser « homme et nature », oui ça me parle, et je constate en même temps que je manque de mots pour le moment. Je lis Preciado en ce moment, Testo Junkie, qui est fort mais qui a tendance à jargonner énormément et à s’éloigner d’un savoir d’un parler populaire. Quels mots, quelles images remplacerait ces deux mots ? Grayson Perry m’a aidé un peu dans ses deux cartes, map of nowhere et map of nowdays. Deux manières de représenter l’expérience humaine comme des agrégats de rues de bâtiments ou l’expérience mondiale comme un corps. Corps-esprit-âme, humain-nature, des combinaisons qui reviennent souvent par facilité, et cette facilité est importante parce que populaire. Quelles autres facilités peuvent m’aider à être juste et à nommer ?
voilà j’arrête ce mail bien long, tu as de la matière au moins :)
je prends le temps de détailler parce que c’est précieux pour moi de pouvoir déplier sur le papier ma recherche, surtout si c’est en échange avec toi.
Je t’embrasse
guillaume (à commencer par les prénoms qui ferment l’expérience, la fige pour la vie et au-delà, de guillaume à homme il n’y a qu’un pas..)
PS, je vais essayer de regarder les liens que tu m’envoies, mais ici la connexion est difficile. Lu les pages du matsukake, ça me semble intéressant et en même temps très général ? La critique de l’individu néolibéral me semble évidente et en même temps je cherche aussi quelles alternatives incarnées, concrètes il ya ? comme je trouve un peu dans l’ethnologie de N Martin, dans sa propre figure de chercheuse entre les mondes, contaminée..