Texte écrit pour être lu par le directeur de la Maison du Théâtre d’Amiens à l’occasion de la présentation de saison 23-24.
Cher Jérôme,
Tu dois être en train de présenter ta première saison à la Maison du Théâtre d’Amiens. J’espère que jusqu’ici tout se passe bien. Désolé de ne pas en être.
Te connaissant adepte de rituels, et n’ayant aucune appétence pour la vidéo ou les visios au théâtre, je te propose de me joindre à vous de manière archaïque. Nous sommes au théâtre après tout. Tu trouveras ci-dessous un court monologue que je te propose d’interpréter. Rien de grandiloquent. Quelques didascalies pour ramener un peu de corps. Et je pense que tu pourras compter sur la bienveillance du public pour t’exprimer son soutien par quelques rires bien vocalisés et des applaudissements à la fin.
Merde !
Bises à toute l’équipe
et à bientôt,
Guillaume
Jérôme tambourine des deux pieds sur le parquet, treize coups, puis trois coups bien distincts.
Chers gens d’Amiens et d’Ailleurs,
Je prends ici possession de la voix et du corps de Jérôme Sallé. Quand Jérôme parle ici devant vous, c’est moi, Guillaume Lambert, humble travailleur du spectacle, qui vous parle. Et quand il fait ça (Jérôme se caresse délicatement la joue), c’est moi Guillaume le caresse.
Bien maintenant que la situation est claire, je suis venu à vous, de ma Bretagne lointaine, par les moyens archaïques du théâtre, pour me présenter succinctement.Je suis un nouvel habitant de cette maison. Un habitant passager invité pour deux ans. Cette invitation, c’est Jérôme qui me l’a faite.
Jérôme se caresse délicatement la joue.
Un jour en causant à un café, il me disait que ce qu’il aime surtout au théâtre, c’est les débuts et les fins. Étant embêté, car dans mes spectacles il y a des débuts et des fins mais aussi des milieux, j’ai décidé de commencer ma première intervention à la Maison du Théâtre par une spectacle composé que de débuts et de fins. Ce sera une exploration du théâtre, à travers les âges et le monde, dans toutes ses sonneries, trompettes, chuchotements puis silence. Et dans tous ses applaudissements, relevés après la mort, saluts, jets de fleurs et j’en passe. Ce sera en novembre avec une classe de conservatoire, car quoi de mieux que d’apprendre le théâtre à ses frontières ?
Je reviendrai à la Maison en janvier pour un repas de fête avec vous. Petits effondrements du monde libre, c’est le titre. On fêtera la fermeture d’une capsule temporelle, un objet qui résiste au temps et aux éléments. Une capsule dans laquelle on a enfermé des histoires d’aujourd’hui, les histoires de nos pas de côtés, du moment où l’on se tait pour résister, où l’on s’endort pour tenir, où l’on sabote le travail, où l’on arrête tout simplement de travailler. Pendant une semaine, cette maison retrouvera sa fonction première : nourricière ! Bienvenue à vos coups de mains en cuisine ou à la déco de notre banquet.
Une maison a des fantômes, un théâtre a des fantômes, alors une maison du théâtre est sacrément hantée ! En février je reviendrai pour les écouter et les faire parler. Une Nuit des fantômes à déambuler, de la cave au grenier, de la bibliothèque aux salles de répét, des bureaux aux coulisses, à prêter nos voix et nos corps aux fantômes de ce théâtre qui ne demandent qu’à parler. Venez si vous l’osez.
La lumière vacille, Jérôme salue de la main un fantôme dans les cintres.
La saison prochaine, vous me retrouverez aussi dans une autre maison, celle de la culture, et dans les Rues d’Amiens pour le festival tout nommé. Ce sera en juin 2024. J’y jouerai l’île sans nom, un récit de voyage sur une île du Grand Sud. Ce sera une traversée à la tombée de la nuit jusqu’à cette terre volcanique. Une île pleine de fantômes elle aussi.
Enfin en juin 2025, je vous proposerai un banquet de St-Leu un peu particulier pour raconter ce quartier. Un banquet que j’écrirai à partir des histoires que vous me raconterez. Alors rencontrons-nous, en novembre-janvier-février-juin, parlons et jouons !
Je vous embrasse et à bientôt chez vous !
ah, et pour toi Jérôme qui aime les fins théâtrales, je te propose cette didascalie.
Jérôme mime un harakiri, il crie et tombe inerte sur le plateau.
Noir. Applaudissements. Lumière. Il se relève et salue.